Le livre de Camille Kouchner est un puissant témoignage contre l’inceste et « l’hydre » de la culpabilité

Le livre de Camille Kouchner est un puissant témoignage contre l’inceste et « l’hydre » de la culpabilité


Camille Kouchner, autrice du livre La Familia grande. — Bénédicte ROSCOT
Le livre La Familia grande, paraît ce jeudi aux éditions du Seuil.
Son autrice, Camille Kouchner, y accuse son beau-père, Olivier Duhamel, d’avoir violé son frère jumeau.
20 Minutes vous résume cinq idées, images, ou souvenirs importants de ce témoignage sur l’inceste.

A nouveau, quelques mois après les révélations de Vanessa Springora et
l’affaire Matzneff, un livre écrit par une femme vient secouer le milieu intellectuel en brisant le silence sur l’inceste. Ce livre, La Familia grande (Seuil), c’est celui de la maître de conférences en droit privé Camille Kouchner, qui accuse son beau-père Olivier Duhamel, constitutionnaliste, chroniqueur sur LCI et Europe 1 et président de la Fondation nationale des sciences politiques (FNSP). Il a depuis démissionné de toutes ses fonctions.

Ce livre n’est pas seulement un document judiciaire, alors que le parquet de Paris vient d’ouvrir une enquête pour « viols sur mineur de 15 ans ». C’est aussi un témoignage puissant sur les mécanismes de l’inceste, ainsi que sur la fabrication du silence et de la culpabilité. 20 Minutes vous résume cinq idées, images, ou souvenirs importants du livre.

Le serpent qui devient hydre
C’est l’image la plus puissante du livre : le serpent de la culpabilité, qui peu à peu se change en hydre. « La culpabilité est comme un serpent. On s’attend à ce qu’elle se déploie en réaction à certains stimuli mais on ne sait pas toujours quand elle viendra vous paralyser. Elle fait son chemin, trace ses voies. » Camille Kouchner raconte comment elle a d’abord réagi aux révélations de son frère jumeau – appelé ici « Victor » – en minimisant la gravité de ce qui lui était confié : « Il nous apprend, c’est tout. On n’est pas des coincés ! » Elle est une enfant, de 14 ans peut-être, dit-elle, qui évolue dans une atmosphère de licence sexuelle, où l’on parle de « baise » devant les plus petits, où le beau-père adoré se trimballe parfois nu, où la mère revendique ses conquêtes. Elle va donc garder le silence. Autant pour protéger, pense-t-elle, son frère, qui le lui a demandé – sur injonction de son beau-père – que son beau-père lui-même, qu’elle adore.

Au fil des années, ce mensonge, acheté par de la tendresse et creusé dans une chappe de silence, lui ronge le corps. Jusqu’à devenir une « hydre » : « Jusqu’à mes 20 ans, l’hydre n’était qu’un serpent. Le reptile a nourri ma sidération. Je n’étais nulle part. L’absence dans la présence. Plus rien ne m’intéressait. Je n’arrivais à faire aucun choix (…) Puis l’hydre s’est invitée, elle a insisté, présenté de nouveaux traits. La tristesse s’est jointe à la stupéfaction première. S’y est ajoutée la colère. Tristesse pour ma mère, colère contre moi. Immense culpabilité d’exister. »

Parler contre le gré des victimes ? Un dilemme
« Pour m’avoir laissée écrire ce livre alors qu’il ne souhaite que le calme, je remercie Victor », écrit Camille Kouchner à la fin de son livre, en guise de remerciement. Ce dilemme – « dois-je parler des violences qu’a subies mon frère, alors qu’il me demande de me taire ? » – est présent tout au long du livre, qui a été relu par son frère. Camille pousse à plusieurs reprises son frère à parler. Mais celui-ci, à chaque étape, se rétracte, s’y refuse, regrette les morceaux de parole concédés : « C’est quand même pas compliqué : je ne veux pas en parler. C’est le moyen que j’ai trouvé pour construire ma vie. Mon énergie je la mets dans autre chose. Pourquoi voulez-vous absolument remuer le passé ? »

Le silence des courtisans et des courtisanes
Au silence du frère, qui souffre d’être incompris, répond celui, d’une toute autre nature, du « microcosme des gens de pouvoir, Saint-Germain des Prés ». Ceux-là, dit-elle, « savaient et la plupart ont fait comme si de rien n’était ». Pourquoi ? Par intérêt, explique-t-elle. Pour marquer « leur appartenance à un monde ». Pour s’attirer la bienveillance du roi : « Etre dans la confidence est pour les plus faibles d’entre un moyen renouvelé de témoigner leur soumission à mon beau-père, l’outil le plus efficace pour prêter allégeance au souverain, lui jurer fidélité. »

Une chronique de la « gauche caviar »
En toile de fond de ce piège qui peu à peu se referme sur la « familia grande », Camille Kouchner fait le récit d’une certaine gauche, d’abord révolutionnaire, qui va s’embourgeoiser, tout en entretenant le mythe de son glorieux passé révolutionnaire, pour épater la galerie. Les photos de sa mère flirtant avec Fidel Castro sont exhibées par son beau-père au moment de son décès. Son récit ici se fait acerbe, cinglant parfois, autant pour son père que son beau-père, qui gravitent tous les deux dans les arcanes du pouvoir :

« Des 1990, la gauche révolutionnaire le cède à la gauche caviar. Le pouvoir rapporte. Il n’est plus question d’école publique pour les petits. Luz, Pablo et tous les « cousins » sont inscrits dans le privé, à l’Ecole alsacienne, qu’on m’a pourtant appris à détester. (…) A Sanary, Rocard, Cresson, Bérégovoy, plus tard Jospin trouveront plus de fans que Castro et Allendei. Fans de pouvoir, souvent arrivistes-nés. Mon beau-père entend ancrer tous ces gens dans son obsession identité. La Familia grande est une AOC ».

Un portrait pas toujours flatteur de Bernard Kouchner
L’un des représentants de cette gauche caviar, c’est l’ancien ministre Bernard Kouchner, le père de plus en plus absent. Et pas toujours tolérant. Quand sa femme, Evelyne Pisier, le quitte, il se remet en couple, mais ses enfants ne veulent plus aller voir ce « Bernard » qui les étouffe. Sa nouvelle compagne, dont on sait qu’il s’agit de Christine Ockrent, même si elle n’est pas nommée, est aussi présentée sous un jour peu flatteur, jamais contente du bruit ou du silence des enfants. Camille Kouchner décrit l’angoisse d’aller chez eux, les humiliations, le regard « glaçant » de leur père qui surveille chacun de leurs gestes.

Mais plus loin dans le livre, elle le réhabilite, affirmant avoir su démêler « colère et admiration » : « Car enfin, je crois en l’honnêteté de ses combats passés. Rechercher l’efficacité quoi qu’il en coûte, imposer d’être au bon moment au bon endroit, y compris sous les projecteurs, est une nécessité. Trop facile de rester les bras croisés à juger. Préférer rester dans le silence, c’est fuir, manquer de courage. Sans réseau, sans caméra, sans discours, on ne sauve personne ! »

C’est aussi pour toutes ces nuances, cette réalité complexe, qui ne dresse pas de tableaux de victimes parfaites et de coupables monstrueux, que le livre de Camille Kouchner est à lire.



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